I should be working

2016-02-25, I should be working-8513

Aujourd’hui, pour une fois, j’ai envie de me lancer dans un projet photographique qui touche à l’artistique.

L’idée de ce projet m’est venue au cours d’une de mes errances numérique, alors que la curiosité et l’ennui me menaient sur le site internet de Katherine Oktober-Matthews. Un rapide regard sur son travail fait rapidement écho à une fin de matinée déambulée dans Paris, avec mon ami Benoît. Tout deux avions un milliers de choses de « mieux » à faire que de marcher, en silences, en questions ou en réponses, sur les bords de Seine, dans des rues sans charmes, par un temps froid et venteux de février. Et à combien d’autres moments de vies, passés à faire « autre chose », seul ou accompagné, le nez en l’air ou les yeux dans le vagues, les mains gelées ou le front en sueur. « Autre chose » que quoi? Travailler…

Moi qui suis un procrastinateur émérite, j’ai choisi de devenir photographe. Un métier batard, dont l’acceptation sociale est communément, « un travail cool », quelque chose de pas très sérieux, toujours borderline avec le loisir… Bref, je passe les clichés sur les photographes, j’y reviendrai sans doute plus tard, mais garde mon propre exemple pour construire une réflexion plus générale. Si je tiens compte de ce qui m’est dit régulièrement, et de ce qu’une de mes voix intérieures me dit, je « devrais » occuper l’essentiel de mon temps à travailler. Le matin, quand je me lève tard, j’entends ce reproche: « si tu t’étais levé plus tôt, tu aurais pu travailler sur ton site avant d’aller effectuer tes séances de portrait ». Quand je rentre en fin d’après-midi, combien de fois ne me dis-je pas qu’il vaudrait mieux m’occuper tout de suite de traiter la série de photo que je viens de réaliser plutôt que d’aller courir? Ou encore: « Ce soir, il faut que je finisse le reportage d’avant-hier, je vais encore finir tard… »Combien de journée passée avec cette pensée en bruit de fond parce que j’avais repoussé un travail pour profiter de la douceur d’une soirée et m’aérer l’esprit après trois jours de travail intensif?  Et à côté de toutes ces pensées liées à l’organisation, combien de fois n’ai-je pas privilégié de passer du temps à jardiner, ou à prendre un verre avec des amis, en journée?

Je ne parle ici que de ma personne, et je n’évoque qu’à demi-mot le plaisir et le sentiment de liberté éprouvés alors que je voyais les autres tout à leur travail. Je me souviens que déjà, au lycée, puis à l’université, naissait en moi le sourire accompagnant cette douce prise de recul sur la vie: voir les autres travailler, soucieux d’obtenir leur diplôme, d’être reconnu pour leur travail, de gagner leur vie, d’en finir rapidement avec une tâche pour passer à une autre… Le sentiment de liberté venait du fait que je me sentais réellement détaché de tout cela, insouciant de l’avenir, ou confiant dans le fait que ma vie et mon bien-être ne dépendant pas d’un diplôme, ou d’un « bon » salaire. Présenté comme cela, je crains de passer pour une cigale vaniteuse, jugeant la fourmi tellement besogneuse qu’elle en oublie de vivre. Ce n’est sûrement pas le cas. A vrai dire, oui, je me suis longtemps pensé meilleur qu’eux. Puis, voir mes semblables consacrer l’essentiel de leur vie au travail m’a profondément chagriné car j’avais l’impression qu’ils y perdaient en plaisir de vivre, en humanisme et en santé. Dans le même temps, j’étais jaloux de leur capacité à le faire, ou plutôt, j’enviais leurs situation matérielle et songeait souvent à trouver un travail similaire. Et avec cela, le sentiment de solitude, de n’être pas comme les autres, d’être jugé en mal de ne pas adopter une attitude plus « responsable », et tout simplement, de ne pas trouver de disponibilité chez l’autre. Alors, viens la question de fond: le font-ils pour eux? Sont-ils vraiment heureux du sort qu’ils se sont choisi? Ou bien le font-ils pour rassurer ceux qu’ils aiment? Pour se conformer? Ne pas être exclu? Ne pas se poser de question? Ou plutôt, se poser d’autres questions?

Aujourd’hui, je rêve pour moi comme pour ceux qui m’entourent, que nous puissions trouver un juste milieu entre travail et… et quoi d’ailleurs? Plaisir de vivre? Vie? Temps pour soi? Temps libre? Loisir? Passion? Vide? Sait-on encore comment qualifier cet à côté? Ce temps de « vacance »? Terme original s’il en est puisqu’il est utilisé d’un point de vue propre au monde du travail, à l’employeur, la vacance désignant à l’origine, l’absence d’occupation d’un poste, et non, du temps libre de travail. Un point de vue purement pragmatique donc, qui ne définit pas le moins du monde ce à quoi le travailleur absent va occuper son temps. De quoi penser que notre société est bien une société du travail, dont la valeur principale est le travail (parfois même avant l’argent), et qui laisse peu de place aux activités qui ne sont pas liées au travail. A part peut-être l’action de consommer qui sert notre société du travail… mais passons.

En quoi consisterait donc ce travail au long cours que je débute aujourd’hui? De nombreuses pistes s’ouvrent en ce jour :

  • explorer les différentes activités auxquelles je m’occupe, et l’étendre à toi, à vous, à nous? ces activités comme le jardinage, l’éducation des enfants, le sport, la réflexion, la cuisine, la photographie
  • quelle définition du travail? activité rémunérée? activités impliquant un effort (intellectuel ou physique)? activité de production
  • quel regard est-ce que je ressens de la part de l’Autre (individu, groupe, société), lorsque je passe mon temps à autre chose?
  • qu’est-ce qu’autre chose?
  • quels sont les bénéfices potentiel pour moi, pour mes proches, à mes activités non-travaillées?
  • cette réflexion consiste-t-elle en une forme de travail?
  • y a-t-il de bonnes activités non-travaillées? d’autres moins bonnes?
  • qu’en est-il de mon rapport au temps? au bonheur? aux autres?
  • comment mêler photographie et réflexion?
  • partager mes réflexions, mes ressentis, mes apprentissages et mes questions pour une oeuvre collaborative?
  • Pour reprendre le système d’interrogation de la Communication Non-Violente: à quoi dis-je non quand je choisi de travailler? A quoi dis-je non quand je choisis de ne pas travailler? Et à l’inverse, à quoi dis-je oui?

J’envisage davantage ce travail comme un cheminement de questions, aux réponses aussi multiples que nous sommes uniques et que nos perceptions sont éphémères. Intuitivement, la photographie y tiendrait une place de choix, afin de simplifier le questionnement, de le libérer du poids des mots et des sens sémantiques variés, et d’explorer des intelligences autres que la raison. Dans l’idéal, ce travail serait une oeuvre collective, enrichie d’autres regards, d’autres arts, d’autres questions. Les commentaires, les questions, les propositions, la diffusion de cet article sont donc les bienvenu(e)s.

 

Liens vers le travail de Katerine Oktober-Matthews.

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2 Comments:

  1. Hervé
    septembre 27, 2016

    Merci Thierry pour ce bel article. Je pense qu’il peut faire échos chez nombre de personnes ayant choisi de vivre d’un « métier-passion ». Pour ma part je viens de prendre cette décision en choisissant de vivre en montagne et de vivre avec elle en me faisant rémunérer pour accompagner divers publics à vivre les émotions fortes que l’on peut y vivre. En partant de là, beaucoup de choses sont possibles… Un choix difficile parce que pour y arriver, cela a signifié dans un premier temps arrêter de « travailler » et donc sortir d’un système bien connu. Un mal bien nécessaire qui m’a permis d’ouvrir de nombreuses portes intérieures et extérieures. J’ai passé mon été en montagne, à marcher, à courir, à rêver, à divaguer, à échanger, … J’aurais pu culpabiliser de prendre ce temps pour moi et non pour « travailler ». Mais ce ne fut pas le cas, à ma grande surprise je ne me suis même pas posé cette question. Ce temps-là m’a semblé bien plus « productif » que celui que j’aurais pu passer dernière mon PC. Quand on choisit ce genre de voie, la rémunération n’est qu’un aboutissement d’un temps long de préparation et de réflexion. En lisant ton texte, je me sens proche du photographe qui a besoin de prendre le temps de contempler son monde pour mieux le voir et mieux le partager. Si nous voulons partager notre passion, nous avons besoin de continuer à la vivre comme une passion. Ce qui signifie prendre le temps de la vivre comme elle vient et pour cela, prendre du temps pour « rien ». Sinon on risque de tomber dans l’enfermement de vivre pour travailler, d’être dans l’attente permanente de cette rémunération qui nous inciterait à reproduire les recettes bien connues, à perdre notre créativité et finalement à n’avoir plus rien de bien original à partager. C’est aussi pour cela que j’ai choisi de retourner travailler quelques temps en tant que salarié, afin de paradoxalement conserver ma liberté et d’avoir du temps à côté pour vivre, sans la pression immédiate d’être rémunéré par ma passion.
    Continu à prendre ce temps pour vivre, c’est ici que tu nous tire ton originalité et ton humanité ! 😉

  2. Benoit
    septembre 28, 2016

    Haaa, le travail ! [soupir]
    Et l’argent, la reconnaissance, l’utilité, le sens, la sécurité, le dépassement (de soi… et des autres), l’exploration, l’effort… Autant de sujets qui me fascinent, m’exaspèrent parfois, m’amusent, m’enthouiasment, me chatouillent ou me gratouillent. Jusqu’à ne plus trop vouloir penser ni écrire. Juste respirer. Etre. Là. Présent.
    En ouvrant « I should be working », Thierry, il me semble qu’il ne s’agit pas d’un « travail au long cours » (comme écrit ci-dessus). Je dirais une *oeuvre*. Ton oeuvre.
    Accueille Thierry, accueille !
    En douceur.


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